jeudi 30 septembre 2010

le nuvolaire // fosco maraini











Les Périontes, c’est-à-dire les formations de vapeurs entre lesquelles l’observateur lui-même vient à se trouver, se divisent communément en quatre catégories.  
II. Nuaisons
Au début de cette étude, nous avons signalé au lecteur bienveillant quel serait, en toute hypothèse, l’aspect d’une planète dépourvue d’atmosphère. En de très rares occasions, après une pluie violente ou à l’aube, le ciel de notre Terre semble avoir fui pour l’espace interstellaire et notre œil peut discerner une à une les crêtes et les vallées jusqu’aux monts les plus lointains. Mais la plupart du temps, la vapeur diffuse de l’air habille les distances de voiles gris, bleus ou roses, selon les cas. Si ces voiles sont épais, ils forment les brumes, et par temps couvert le brouillard. Depuis toujours, les nimbologues chinois et japonais se sont montrés les analystes les plus tendres et les plus pénétrants de ce phénomène. « Quand j'ouvre les yeux au matin, et sors de ma cabane dans les collines — écrit Li Cheng dans ses étranges Notules de l’heureuse paresse* —, à mes pieds s’étend une vallée d’où surgissent les chaumières des paysans, et où des processions de pins se profilent, contre les montagnes au-delà du fleuve. Mais je n’arrive pas à voir la terre ; un subtil voile d’inexistence la recouvre, égal et glauque. Un voile qui dans son immatérialité dissout les arbres, les maisons et les puits en une succession de formes. Ce voile me fait penser au pinceau d’un ancien maître sur la surface lumineuse de la soie. » Li Cheng nous désigne ensuite les collines les plus lointaines séparées les unes des autres par la pâleur ténue de brumes mollement féminines, puis termine par des louanges, gracieuses et convenues, à la vie agreste. Bien plus modernes sont les écrits de R. Kumoyoi**: « Les Nuaisons de la brume organisent le contrepoint de deux sortes de perspectives du paysage: la première, essentiellement spatiale, détachant les alignements d’arbres les uns des autres, les maisons les plus proches de celles qui le sont le moins, les coteaux les plus lointains et les plus reculés. La seconde, psychologique, mettant en relief ce qui est significatif — le profil supérieur de chaque chose —, oblitérant ce qui est sans intérêt: la terre monotone, exaspérément logique dans son imperturbable continuité. » Asatsuyu*** se montre plus lyrique, parlant d’un « […] sentiment de paix, de sérénité intérieure, de pureté, de détachement des contingences matérielles, procuré par ces ondes de pudeur qui s’auréolent et subliment toute chose vue en pensée de la chose en soi. »

* G. VAGOCIRRI, « Su di una copia del libro di Li Cheng conservata nella Biblioteca Vaticana », Actes du Congrès nimbologique de Stralsunda, 1899, pp. 89-108.

** R. KUMOYOI, Kumo no Kenkyu, Tokyo, 1950.

*** Y. ASATSUYU, « Kumo no Kami to Nihon Seishin », Dai Nippon Kumo-Kai Zasshi, VIII, pp. 4-56.

FOSCO MARAINI   Le Nuvolaire. Principes de Nubignose 
Traduit de l’italien par Alain Adaken
Clémence Hiver Éditeur

mercredi 15 septembre 2010

cailloux // kamau brathwaite

Dassa
Photo : Omón ilè ifè














Or mon île est un caillou.

Si tu casses l’œuf,
et contemple son sourire noir écharpé,
une glue de vie exsude
une mort poisseuse.

Tu ne peux pas casser un caillou,
il exclut
la mort. Les graines jamais ne
prendront racine à sa froide sur-

face. C’est le dos d’un canard
en eau. Un coup de couteau jamais
ne l’ouvrira. Il occira
les géants

mais jamais n'enfantera.

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Kamau Brathwaite 
Traduction de Sika Fakambi
The Arrivants / Les Arrivants
A New World Trilogy / Trilogie du Nouveau-Monde
Islands, Rebellion / Îles, Rébellion 
© Kamau Brathwaite, 1973

le jour de la première neige // kamau brathwaite


Vodounsi
Photo : Omón ilè ifè












Le jour de la première neige j'ai flotté vers ma naissance 
de plumes tombant à ma fenêtre ; touché la terre et fondu, 
touché encore et laissé là une petite touche de lumière 
et partout où nous touchions la terre était blanche

Le jour de la première neige j'ai flotté vers ma naissance 
de plumes tombant à ma fenêtre ; touché la terre et fondu, 
touché encore et laissé là une petite touche de lumière 
et partout où nous touchions la terre devenait blanche

Le bois était maintenant noir ou blanc ; le monde blanc brillant la nuit
et l'eau un bois noir sculpté de deux cygnes blancs
La naissance était une eau noire où se penchent les cygnes blancs
La mort une eau noire où le bois blanc finit

Le jour de la première neige j'ai flotté vers ma mort 
de plumes tombant à ma fenêtre ; le reste d'amour avait fondu, 
aimé encore toucher ce petit reste de lumière, mais le monde 
était sombre comme la terre était blanche 

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Kamau Brathwaite
Traduction de Sika Fakambi
Other Exiles / Autres Exils
© Kamau Brathwaite, 1951

mercredi 7 avril 2010

soirée américaine au comptoir des mots avec les éditions de l'attente


















Photo: Le comptoir des mots

Soirée américaine avec les Éditions de l’Attente

Vendredi 9 avril 2010 à 20h00

Lieu : Le comptoir des mots
239, rue des Pyrénées
75020 Paris - M° Gambetta


A l’occasion de la sortie de : 
Hors-cage de Michelle Noteboom

Nous vous invitons à rencontrer Michelle Noteboom et son traducteur Frédéric Forte

et nous ferons un tour d’horizon des dernières parutions traduites de l’américain aux éditions de l’Attente :
Praxis de Bruce Andrews par son traducteur Martin Richet 
Georgia de Andrew Zawacki par sa traductrice Sika Fakambi 
American way of poésie !

 

lundi 2 novembre 2009

one of me stuttered and one // of me broke





l’un de moi bégayait et l’un
de moi se brisait, et l’un de moi s’évertuait

à nouer une ligne à l’un de
moi la détachant de moi :

l’un de moi regardait un pêcheur hisser
un requin-taureau hors du brisant,

tandis qu’un autre était déjà des années plus tard,
de retour là où un gars du coin

appâtant un bar ramassait un requin :
l’un de moi s’asseyait sous les nuages olivine,

nuages cerise, un ciel courtisan,
et l’un de moi s’ensoleillait

comme un enfant s’imaginant une canne à pêche
pliée en point d’orgue : l’un agitait une écharpe

bleu barbeau, l’un entendait
un moulin à vent, l’un le vent,

l’un agitait la main en guise d’adieu à un imminent
vestige d’amour : et l’un s’en allait flâner

nu-pieds et brûlé par le soleil à travers
les inhibitions nickelées de l’après-midi

balançait des bouteilles ambrées contre un arbre de fumée,
le lac métal, et rejoignait à la nage

sa famille sur le quai dans le crépuscule tombant,
tandis que le même garçon restait en arrière

à le regarder nager : l’un croyait
qu’un père pouvait être tué par une chute de roche,

et l’un se réveillait pour s’apercevoir que ce n’était
qu’un rêve, quoi que son père fût mort,

et l’un croyait à une maison magnifique
que nulle main n’a édifiée : l’un promit

que rien ne se briserait, et rien ne se brisa,
et l’un partout voyait des brisures

et ne savait dire ce qu’il voyait

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© Andrew Zawacki, 2004 © Traduction Sika Fakambi
Extrait du recueil Anabranch (traduction en cours)





georgia // andrew zawacki

Je ne dors pas Georgia
je tire des balles dans le noir
le noir brut le noir ronéotypé
le noir du milieu Georgia
en dehors du dehors
va savoir ce que cʼest une dent fantôme Georgia
sans parler de la balistique
va savoir ce qui relève le chien du revolver Georgia
à tousser du soufre et des trombes de déni
Jʼattends Georgia
pense Georgia
le feu est comme la neige Georgia
la neige efface une rue à sens unique ne met rien à la place
la neige nʼest pas comme la neige Georgia
lʼune est théorème lʼautre va fondre
la nuit est ma voisine
elle étend son linge
elle sʼassied sur les marches
les feuilles de lʼarbre dans son jardin sont comme des florins
sa robe de porte coulissante en pleine bourrasque Georgia
ses fleurs quʼest-ce quʼune fleur Georgia
une trace quʼest-ce que trace
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© Andrew Zawacki, 2009 © Traduction Sika Fakambi
"Georgia", in Petals of zero Petals of One, Talisman House, 2009



Georgia est un prodigieux tour de force de vélocité. Un constant message de puissance anamorphique. Ça tord, ça rit, ça cajole, ça saigne et ça sʼen va implorer toute une contrée de sonorités. Andrew Zawacki a écrit un hymne défiant à sa terre dʼaccueil, la poésie, demeure subalterne et plus que jamais vivante du blues et de lʼenclume, terre de chant, de meurtrissures et de meurtris, de breloques et de douleur. Ce poème pénètre de son rythme le tréfonds de la nuit éviscérante. Ça rocke et ça roule jusque dans le folk dans le bluegrass et puis dans le punk. Ça vous met K.-O. (Peter Gizzi)
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© Peter Gizzi, 2009 © Traduction Sika Fakambi


Andrew Zawacki est né en 1972, il vit aux États-Unis et enseigne à lʼuniversité de Géorgie. Il a publié By Reason of Breakings (Georgia, 2002), Anabranch (Wesleyan, 2004) et Petals of Zero Petals of One (Talisman, 2009). Critique littéraire et coéditeur de la revue Verse, qui publie de nombreux textes traduits, il a établi lʼanthologie de littérature slovène Afterwards : Slovenian Writing 1945-1995 (White Pine, 1999).
Il est lʼauteur de la traduction américaine de Mon Laurent, de Sébastien Smirou (My Lorenzo, Burning Deck, 2011).
Ses poèmes ont paru dans lʼanthologie Walt Whitman hom(m)age (Joca Seria, 2005) et les revues Action Poétique, Passage à lʼActe, Le Nouveau Recueil et Vacarme.
Andrew Zawacki écrit une poésie dense et exigeante ; il explore le rythme et bouscule la langue. Georgia fait écho au poème de Philippe Soupault, Georgia (éditions des Cahiers libres, 1926). Georgia est son premier livre traduit en français.
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S.F.


Genre : poésie noctambule
Format : 14,3 x 21 cm, 36 pages
Couverture sérigraphiée
isbn 978-2-914688-90-1, prix : 6,50 euros
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© Éditions de l'Attente, 2009




dimanche 1 novembre 2009

l'épreuve de l'étranger // antoine berman















L'effacement. Lecture bilingue, Lyon, 2006.
Photo: Tristan



"... ouvrir, au niveau de l'écrit, un certain rapport à
l'autre, féconder le propre par la médiation de l'étranger — heurte de front la structure ethnocentrique de toute culture, ou cette espèce de narcissisme qui fait que toute société voudrait être un tout pur et non mélangé. Dans la traduction, il y a quelque chose de la violence du métissage."
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Antoine Berman
L'Épreuve de l'étranger
Gallimard, 1984.


samedi 30 mai 2009

negus // kamau brathwaite











E. Kamau Brathwaite
Photo: Beverly Brathwaite



Ça
ça
ça
ça n’est pas

ça
ça
ça
ça n’est pas

ça n’est pas
ça n’est pas
ça n’est pas assez
ça n’est assez d’être affranchi
du rouge du blanc et du bleu
du drag, du dragon

ça n’est pas
ça n’est pas
ça n’est pas assez
ça n’est pas assez d’être affranchi
du fouet, des principautés et des potentats
où est ton royaume de la Parole ?

Ça
ça
ça
ça n’est pas

ça
ça
ça
ça n’est pas

ça n’est pas
ça n’est pas
ça n’est pas assez
ça n’est pas assez d’être affranchi
des fièvres paludéennes, peur de l’ouragan,
peur des invasions, sécheresse sur les récoltes, cloques
de feu sur la canne

Ça n’est pas assez
de tinter de trimer sur un carillon de bicyclette
quand l’enfer
crépite et crame sur l’écran quatorze pouces du très jap
du très jap du très japonais poste de télé-
vision importé United-Fruit-Company
à vente forcée, à force verve, rhinocé-
rocement noueux, cancéreusement tubulaire

Ça n’est pas
ça n’est pas
ça n’est pas assez
de pouvoir s’envoler vers Miami,
édifier des gratte-ciel, excaver le pays-
age lunaire des plages de sable pour bâtir hôtels, casinos, sépulcres

Ça n’est pas
ça n’est pas
ça n’est pas assez
ça n’est pas assez d’être affranchi
de bouter les squatteurs de dieu hors de leurs litanies
hors de leurs reliques, hors de leurs tombeaux de tambours

Ça n’est pas assez
d’implorer les banquiers de la Barclays au téléphone
Jésus Christ par la radio à ondes courtes
les marines états-uniens en secouant tes hanches
osseuses

Je
dois recevoir le don des mots pour modeler mon nom
sur les syllabes des arbres

Je
dois recevoir le don des mots pour refaçonner les avenirs
comme une main de guérisseur

Je
dois recevoir le don des mots afin que les abeilles
dans le sang de mon cerveau vrombissant de mémoire

fassent les fleurs, fassent les volées d’oiseaux,
fassent le ciel, fassent les cieux,
les cieux ouverts au tonnerre au volcan à la terre qui se dé-
ploie.

Ça n’est pas
ça n’est pas
ça n’est pas assez
d’être arrêt, d’être béance
d’être vide, d’être coi
d’être point-virgule, d’être semi-colon, semi-colonie ;

lance-moi la pierre
qui confondra le vide
trouve-moi la rage
et je raserai la colonie
comble-moi de mots
et j’aveuglerai ton Dieu.

Att
Att
Attibon

Attibon Legba
Attibon Legba
Ouvri bayi pou’ moi
Ouvri bayi pou’ moi…



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© E. Kamau Brathwaite, 1981 © Traduction Sika Fakambi

Kamau Brathwaite. The Arrivants. Les Arrivants.
A New World Trilogy. Trilogie du Nouveau Monde.
Islands, Rebellion. Îles, Rébellion.



lundi 22 janvier 2007

un rêve ocre nommé // latérite













Traces.
Photo: Omón ilè ifè



comme les pistes du rêve
ocre nommé
— latérite